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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 08:01

                                  

                                                               L'INTROUVABLE

 

 

                             Mauvaises consciences
                                             par
                                 Mohammed Boudia

 

 

Homme de théâtre algérien, Mohammed Boudia (1932-1973) est connu pour avoir été une figure de la guerre d’indépendance (1954-1962). Il fut arrêté par les autorités coloniales et condamné à vingt ans d’emprisonnement pour avoir participé à des sabotages d’installations économiques en France même (1958). Mais il s’évada au bout de trois ans seulement et, l’indépendance acquise, reprit ses activités théâtrales, commencées à l’adolescence, et fonda à Alger une revue, Novembre, et un journal, Alger ce soir. Le coup d’état perpétré par Boumédienne en 1965 le contraint à l’exil, en France, où il administra le Théâtre de l’Ouest parisien. Parallèlement, il adhéra aux organisations secrètes palestiniennes et, au bout de quelques années, en devint un membre-clé pour l’Europe. Il sera assassiné par le Mossad qui bourra sa voiture d’explosif, en juin 1973, à Paris. Opposant au régime algérien, Mohammed Boudia a été ostracisé et ses écrits sont peu répandus. La nouvelle Mauvaises consciences, que nous proposons à nos lecteurs dans la rubrique “Introuvables”, a été publiée en octobre 1966, dans la revue marxiste La nouvelle critique et n’a pas fait l’objet de republication. Ce qui est, pour le moins, regrettable...
Il serait difficile, même à l'analyste le plus rigoureux, de situer avec précision le moment qui vit naître la chose, encore moins sa nature exacte. Les premiers bruits circulèrent à la faveur de la grande fête annuelle qui rassemblait sur la grande place presque tous les habitants de la ville.
Personne ne comprit très bien le mal qui s'installait comme un chancre, rongeait tout, atteignait les plus solides, les plus courageux, sapait le moral de la petite ville, bouleversant les habitudes les plus innocentes; la communauté découvrait que l'animal le plus facile à réveiller en l'homme c'est la peur. L'extraordinaire fut la rapidité avec laquelle elle enveloppa chacun, sans qu'on s'en expliquât l'origine. On échafauda bien sûr de nombreuses hypothèses, mais la plus vraisemblable ne fut admise que plustard.
Les gens, barricadés derrière ce qu'ils appelaient la forteresse solide des institutions, ne percevaient pas les failles ouvertes régulièrement par l'absence de contrôle et de réflexion de leur système de vie. Ceux qui étudièrent plus tard cette période et ses faiblesses notèrent surtout la douceur

 

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ambiante de la ville qui émoussait toute vigilance, l'assurance qui émanait des autorités lorsqu'on les rencontrait déambulantes, souriantes dans les rues ou lors de toutes manifestations. Ils remarquèrent aussi l'innocence qu'avaient les plus humbles à se laisser guider par ce qu'ils croyaient être l'élite infaillible, laquelle entretenait en son sein des rapports si singuliers qu'ils ne pouvaient donner naissance qu'à une catastrophe. Bien sûr, on défendait les notions d'ordre, de paix, de bons échanges entre voisins, le tout
basé sur la crédulité générale. Mais en réalité l'élite orientait toutes les activités de la ville pour maintenir un ordre et une paix qui lui permettait de tirer les plus grands avantages.
Ainsi, au niveau de l'élite, des accouplements étranges et désordonnés, à travers et dans toute leur manière d'être, permirent à la bête invisible de s'installer. Ce monstre que tout le monde connaissait par les récits, qu'il croyait mythologiques, des anciens et qui, traversant de son pas lourd les siècles, n'avait pas fini de ruiner les hommes, se nourrissait de violence, de hurlements et de peur. Personne ne pouvait le voir (ni ne l'avait jamais vu).
Cependant, il était notoire, même pour les sceptiques, que son existence était prouvée et qu'il pouvait se manifester de différentes manières.
Pour la ville dont nous relatons l'aventure, il choisit de se faire annoncer par une catégorie de la population qu'on surnomma les démarcheurs. On ne leur trouva aucun autre qualificatif. Ils ne vendaient rien, ils ne réclamaient rien, du moins à cette étape, mais faisaient comprendre par de nombreux moyens les exigences de leur maître. Il était très difficile de s'opposer à lui et tout le monde convint que la ville, n'ayant aucun intérêt à provoquer sa
colère, se devait de le nourrir. On lui offrit donc la peur générale comme aliment.
Les démarcheurs et l'élite s'empressèrent par des déclarations qu'ils voulaient rassurantes d'actionner ce levier anesthésiant qu'est l'appel à l'ordre et au sang froid. La ville apeurée, au bord de la panique, surtout soucieuse de survivre pour multiplier ses échanges et son commerce, ne demandait qu'à être convaincue. Au nom de la cohabitation et des valeurs qui l nourrissaient spirituellement, elle s'engagea dans une collaboration, dont elle ne voyait pas encore le prix, avec les nouveaux maîtres.
Dans les premiers jours, en apparence et pour l'opinion, cette position sembla la plus raisonnable, et l'on ne pensa plus aux incidents préliminaires que comme des éléments d'animation supplémentaires à la fête annuelle. Des plaisantins affirmèrent même que la fête continuait. Mais petit à petit, sournoisement, les germes de la grande maladie se faisaient propager dans tous les secteurs par les démarcheurs. Les exigences du monstre se définirent mieux en même temps que s'atténuait toute résistance. Les symptômes n'apparurent pas d'abord en un faisceau homogène, mais au contraire sous une forme particulière à chacune des couches de la population. Le résultat, espéré, était que chacune devait croire être la seule victime, ce qui mettrait

 

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davantage en relief leurs inconscientes divisions, sources de profits pour les démarcheurs. “… L'important demeurait que le principe d'une redevance de cette matière de grande qualité qu'est le cri humain soutiré, fût versé quotidiennement… ”
Ce silence ne dura pas longtemps. Les habitants, qui dans le passé se fréquentaient beaucoup et considéraient comme un loisir de s'inviter régulièrement les uns les autres, décidèrent, par une sorte de réflexe de défense, de renouer avec cette tradition. Il devenait ainsi impossible de ne pas se rapporter ce qui se passait un peu partout. Ce ne furent d'abord que des chuchotements, puis des descriptions plus claires sous le sceau du secret, enfin d'audacieuses réclamations collectives publiquement exprimées. Les démarcheurs réagirent et exprimèrent la volonté du monstre de réprimer toute tentative de remise en question de la cohabitation établie. Et, pour le prouver, le monstre exigea des hurlements pour sa nourriture, ne se contentant plus de la peur. Les démarcheurs choisissaient tous les soirs un nombre, variable selon leur humeur, de personnes qui allaient, sous l'effet d'horribles tortures, hurler. Le monstre ne précisait pas ses besoins. Cela allait du simple cri entendu une fois, à une inhumaine orchestration de hurlements ininterrompus. L'important demeurait que le principe d'une redevance de cette matière de grande qualité qu'est le cri humain soutiré, fût versé quotidiennement. Comme toujours en pareil cas, des hommes décidèrent d'intervenir par le biais des possibilités qu'offrait la loi pour essayer de limiter le mal. Mais par tradition le monstre n'accordait jamais d'audience. On s'adressa alors aux démarcheurs. Ces derniers promirent tout ce que l'on voulut, assurant même que les excès ne seraient pas tolérés. Pour prouver leur bonne volonté, ils en informèrent toute la ville. Les bonnes consciences, satisfaites, défendirent l'idée qu'il ne fallait point porter de jugement d'ensemble pour quelques cas non contrôlés. Ils arguèrent que, personne ne pouvant lutter contre la fatalité et que le choix de cette dernière s'étant arrêté sur leur ville, il ne fallait point envenimer davantage les rapports avec le monstre et la fatalité. Bref, elles proposèrent de fournir à la bête ses rations quotidiennes. Elles-mêmes aideraient les démarcheurs à sélectionner les victimes pour, disaient-elles, contrôler le choix et limiter, en tentant de la raisonner, l'appétit de la bête. La ville approuva, en général. Cette doctrine, pour le plus grand malheur des bonnes consciences, se heurta à certaines autres consciences qui, elles, tendaient plutôt à réclamer la lutte contre le monstre. D'ailleurs non seulement elles posaient des questions sur l'origine du monstre et sur les conditions de son apparition dans leur

 

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ville, et voulaient les faire partager à la population, mais, crime majeur, elles étudiaient des solutions. Selon leurs dires, les démarcheurs et les notables ne pouvaient sélectionner les gens à hurler, sans tenir compte de leurs propres penchants, de leurs affinités, sans soustraire leurs familles et amis au calvaire. Elles excluaient, de la façon la plus nette, une quelconque impartialité de la part des sélectionneurs. A partir de là, la solution était dans
le rejet du monstre hors des frontières de la ville et dans le retour à la vie calme d'autrefois. Ces consciences révoltées rencontrèrent de grandes difficultés. Les bonnes consciences les qualifièrent de mauvaises, les démarcheurs de subversives et l'opinion publique de déraisonnables. Chacun s'acharna à leur découvrir tous les défauts possibles. On trouvait qu'elles manquaient de sens civique. On les
évitait comme des pestiférées. Une nouvelle division des couches s'imposa et les mauvaises consciences, isolée, à l'extrême, s’enfermèrent dans la clandestinité, seule issue possible à leur survie. Loin d'être un état ni une fin en soi, la clandestinité organisée devint l’outil qui allait les sortir de l'ombre. Elle hanta ainsi les nuits des notables et des démarcheurs qui s'étaient jurés de la briser. Les mauvaises consciences aussi ne la considéraient pas comme définitive. Ce fut 1à un point d'accord, paradoxal, entre les adversaires. Pour anéantir ce groupe de contestations secret, les démarcheurs pourchassèrent avec une extraordinaire énergie les clandestins. Les démarcheurs trouvaient là un moyen de se rallier une partie beaucoup plus large de la population, en faisant des clandestins les sélectionnés naturels pour le monstre. Parmi d'autres slogans, le plus diffusé fut : “ Aider à démasquer les clandestins, c'est éviter sa propre sélection”. Ils expliquèrent que l'action des clandestins rendait le monstre plus sévère. Pour l'amadouer, la destruction de ceux-ci s'imposait. Les clandestins répliquèrent qu'ils étaient la conséquence de l'apparition du monstre et de ses agents dans leur ville et que le départ de ces derniers pouvait seul arrêter leur action. Mais la ville, toute soumise à la peur, s'engagea dans la délation. Elle s'y jeta avec une extraordinaire frénésie, comme si elle se libérait d'un état qui la mutilait, et qu'enfin de vieilles envies retenues, rompant leurs digues, submergeaient ses mauvais scrupules et la rendaient à elle-même. Nul ne pouvait dire la moindre chose, fût-elle la plus banale, sans se sentir coupable. Le pire pour chacun était de ne pas tourner sept fois sa langue dans sa bouche et de ne pas regarder autant de fois autour de lui avant de parler.
Les mots perdaient leur sens, se jetaient, difformes et malheureux, contre la défiance arc-boutée dans l'oeil du voisin. On s'interprétait, en fonction des liens et des affections, des haines à assouvir et des revanches à prendre, comme si l'on avait trouvé là un nouveau jeu de société. Les sympathies devenaient pernicieuses et les intentions ne correspondaient plus aux

 

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déclarations. On se surveillait, on se scrutait, on se mesurait, et les genoux se lustraient à force de ramper pour surprendre.
“… Le corps et la mémoire, presque confondus, jouaient alors
d'étranges tours aux tortionnaires… ”
La prison ne se ressemblait plus. De ses cellules, étouffantes et tristes, le détenu ne vagabondait plus par la pensée. L'évasion était exclue, quelle que fût sa forme, le détenu occupant tout son temps à hurler et à reposer son corps pour mieux reprendre ensuite. Chaque coin de la bâtisse, construite un peu en dehors de la ville, recelait un tel volume de cris, de hurlements et de souffles saccadés qu'on tenait certainement là une force énergétique capable de pulvériser la cité. Mais personne n'y songea, la douce pente de la passivité étant plus facile à prendre. Cependant, mêlées à la nourriture du monstre, les insultes obscènes des gardiens maintenaient la victime dans son état d'homme, car l'homme seul pouvait être fils de putain. Et cet homme essayait de vivre, écrasé par de multiples accessoires au service de la dénonciation, qualifiée de vérité par les bourreaux. I1 vérifiait l'horreur d'une jonction contre nature du mot vérité et de l'action torture. En accédant au plus haut degré de la douleur, il perdait son identité, oubliait ses origines, niait qu'il existât quoi que ce soit d'humain et de vrai dans la vie. Prisonnier de sa masse de chair souffrante et de ses os brisés, il ne pouvait plus parler, si ce
n'était par cet instinct puissant qui lui commandait tout de même d'exister. Dire quelque chose, n'importe quoi, exigée ou venant de lui, suffisait à le retenir aux vivants. Il n'avait nul besoin de réfléchir car, pour ce genre de jeu, la mémoire se détraquait. Très souvent, elle se transformait en parapet qui lui conservait de subtils espoirs en activité. Le corps et la mémoire, presque confondus, jouaient alors d'étranges tours aux tortionnaires et, sous l'effet de l'outil destructeur, se retrouvaient bien au-delà du moment dans le
plus petit souvenir possible, pourvu qu'il ne fût pas pénible. Et ce souvenir, amplifié, donnait naissance à d'autres, créait le désir de lutter et chaque torturé se remobilisait à nouveau. Les bourreaux fabriquaient eux-mêmes l'arme qui les tuerait. Les murs d'une prison ne furent jamais assez épais pour empêcher le prisonnier d'y jeter par-dessus, des messages de douleur et d'espérance, des appels terribles et des cris destinés à autre chose qu'à alimenter l'épouvante. Une nouvelle entreprise qui rejoignait les buts des
clandestins, prenait sa source dans le dépassement de la peur de ceux qui avaient connu le supplice et approvisionnait le fonds de haine contre les démarcheurs.
Cependant, la machine, en dehors de l’enceinte où se nourrissait le
monstre, s'étalait et couvrait la ville de ses réseaux brutaux. Elle avait dépassé en quelque sorte la période de rodage et atteignait son plein

 

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rendement. Les gens ne vivaient plus pour la vie elle-même mais avec l'hallucinant espoir de ne jamais se retrouver dans l'engrenage de l'horreur. A ce degré de peur surnaturel, ils ne s'apparaissaient plus les uns aux autres que comme de virtuelles victimes, chacun se refusant tout de même pour l'autre la moindre tentative de pitié. La cité tout entière hachait la tête, pleurait, implorait les dieux du bien en reconnaissant, lâche et minable, la suprématie des temps d'épouvante. Masochiste, elle piochait dans elle-même, pour mettre en relief ses péchés mal enfouis devenus l'explication logique de l'inhumaine entreprise qui la brisait Les démarcheurs grimpaient la grande échelle sociale, ils ne voulaient plus tarder à se faire reconnaître comme chefs. Pour eux, le temps des commissionnaires était mort. Les feuilles tombaient des arbres, en cette fin de journée d'automne, en telle quantité que la terre recouverte n'était plus visible. L'homme qui sortait d'un baraquement, d'une démarche décidée, le menton sur la poitrine, semblait enfermé dans une réflexion qui le mettait hors du temps. Cette impression était confirmé par l'épaisseur des feuilles qui rendait ses pas légers. Il ne marchait pas, les feuilles le portaient. A un moment, il porta son regard autour de lui et pensa qu'au nom de la vie à conserver, coûte que coûte, le crime du silence réglait les attitudes et faisait réelle la disposition des hommes à s'adapter à l'infamie. Il ne rentra pas directement chez lui, préférant méditer sur les possibilités de résistance de son corps meurtri durant des jours. I1 avait atteint les limites de 1'insensibilité, et pourtant il savait que la piqûre d'une simple aiguille lui arracherait des cris, alors qu'il croyait n'être plus capable de crier, qu'on l'avait épuisé en ce domaine. Mais la vie, à l'appel du souffle le plus minime, se reconstitue vite et avec elle, ses faiblesses, et les moyens de lui faire mal. Il repassa en mémoire les minutes qu'il venait de passer avec d'autres hommes, le récit qu'il leur fit de ses tortures et les résolutions arrêtées en commun. I1 sourit. Presque de pessimisme, parce qu'il considérait qu'après être passé par le même chemin que lui on n'avait plus rien à perdre. Mais en réalité son engagement venait d'une sincère décision de mettre un terme à l'épouvante. I1 venait aussi des parcelles d'amour qui naviguaient dans tout son être, le faisant aboutir au désir de revivre hors de la crainte des animaux qui vous surprenaient dans vos réveils heureux. Pour cela, il fallait réaliser à nouveau la confiance et la paix. I1 arriva chez lui. I1 n'était pas marié et vivait avec sa soeur, veuve et fatiguée de son veuvage. Aucun des deux ne s'embarrassait de la présence de l'autre et des jours durant, ils avaient la faculté de s'ignorer mutuellement. Ils s'aimaient certainement beaucoup, mais se l'étaient prouvé durant tant d'années qu'il ne leur paraissait plus nécessaire maintenant de se charger encore de ce grave sentiment. Leurs deux solitudes s'harmonisaient trop bien avec le silence, plus pesant encore, plus réel, depuis son retour des geôles du monstre. Et puis, elle l'avait toujours servi, et ce n'était certes pas son court

 

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mariage, passé inaperçu pour lui, qui pouvait compter vraiment comme une rupture. Elle s'occupait de son ménage, le soignait, réglait ses dépenses. Il tirait une grande joie du fait qu'elle lui évitait ces corvées et de ce qu'elle limitait leur conversation aux mots usuels, nécessaires a la confection d'un menu ou au choix de la chemise à mettre. Si les bouleversements survenus dans la ville les avaient affectés au plus profond, ils n'en parlaient presque jamais. A peine avait-il, avant son arrestation, remarqué combien l'inquiétude atténuait l'éclat du regard de soeur. Maintenant, face à lui, son visage prenait une allure émouvante, décelée à peine par quelques tics, comme lorsqu'elle veillait son mari avant sa mort. Il savait que c'était là un signe d'inquiétude, mais ne pouvait la rassurer, lui-même trop angoissé devant ce qu'étaient devenues leur vie et celles de leurs voisins. Pour elle, qui connaissait les lectures de son frère, se souvenait, au temps de leur jeunesse de son idéalisme juvénile, sa peur se justifiait. Elle se persuadaitsouvent que l'âge changeait l'homme, que le mûrissement gommait les grands élans. Mais la dernière expérience de son frère lui prouvait au contraire que tout était possible.
Ce soir-là, elle lut sur son visage un peu plus fatigué qu'à l'ordinaire, de fortes préoccupations. L'envie de le questionner s'insinua en elle, lui fit faire quelques tentatives muettes, mais finalement se borna à des banalités.
L'accoutumance qu'elle avait à ne pas chercher la conversation avec lui l'handicapait beaucoup. Ils dînèrent donc sans innovation. Elle constata qu'il ne mangeait pas beaucoup et qu'entre deux bouchées il s'enfermait dans une longue méditation Elle n'oserait décidément pas le déranger. Dans les jours qui suivirent, elle recueillit un nombre important d'informations sur la lutte qui devenait âpre entre les démarcheurs et les clandestins. Les voisins, les commerçants, les amis, les commérages étaient sa source. Elle pénétrait ainsi, parce que subitement intéressée, un monde effrayant et passionnant, celui du combat poussé à la mise à mort. Elle n'était pas courageuse et son veuvage la rendait encore plus sensible à la peur. Pour la dominer, il lui fallut cette inexprimable raison qu'était son amour pour son frère. Mais aussi, elle ne regrettait pas cette petite prospection dans le monde hostile qui l'entourait et dont elle ne soupçonnait pas l'immense abjection.
Elle prenait conscience du fait qu’il arrive un moment où l'on pouvait difficilement distinguer les humains des serpents et des corbeaux. Tous lui paraissaient sombres, ou tout simplement incolores, et elle les méprisait. Elle admettait que peut-être elle leur ressemblait, parce qu'elle était décidée à ne rien faire pour eux et à amener son frère à aligner son comportement sur le sien. Mais son frère ne la suivrait certainement pas : c'était finalement pour
cela qu'elle voulait prendre la mesure du danger exact qui le menaçait. Elle n'apprit rien. Rien, si ce n'était que les deux camps ne tarderaient plus à s'affronter autrement que dans l'ombre.

 

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Un soir, alors qu'ils dînaient dans le classique silence, ils entendirent la voiture s'arrêter brutalement dans leur rue. Le fait qu'une voiture s'arrêtât brutalement était fréquent, cependant ils sursautèrent tous deux. Elle courut plus vite que lui à la fenêtre et reconnut un véhicule de police. Elle le lui dit. Il était à mi-chemin entre la table et la fenêtre et une frayeur extraordinaire, inhumaine, crispa ses traits. L'image fulgurante de la prison et des salles où opéraient les démarcheurs traversa son esprit. Elle lui fit autant mal que s'il était encore soumis aux pratiques violentes des appareils de torture. Il regarda sa soeur avec des yeux dilatés qui lançaient vers la veuve de pressantes prières; ou bien tout simplement des appels au secours. Elle ne savait que faire et bêtement questionner : C'est pour toi ?. I1 était paralysé. Sa langue l'était aussi. Il ne cessait de regarder sa soeur. Elle se jeta pratiquement sur lui, le secoua, le suppliant de s'enfuir. Il la regardait toujours, sans paraître comprendre, alors que le dernier mot avait accroché sa raison. Fuir... Fuir... Il savait parfaitement ce qu'il devait fuir : I’intolérable douleur, l'anéantissement, I’humiliation d'une intelligence passive devant des bras brisés. En revanche, il ne savait pas où fuir. On frappa à la porte. La soeur s'éloigna de lui. Alors, brusquement, il ouvrit la fenêtre, hurla, comme .s'il offrait un dernier présent au monstre. Mais cette fois, ce qui nourrissait le monstre était aussi sa contestation: « Pas de tortures
! Non ! Plus de tortures ! »
La soeur ne se rendit presque pas compte qu'il n'était plus dans la pièce près d'elle, mais qu'il avait entamé, pour fuir, une course verticale vers la mort. Quand elle regarda une seconde fois par la fenêtre, i1 était allongé sur les feuilles mortes dans la position de quelqu'un qui se repose. Une seconde, elle pensa faire le même geste. Mais, elle ne se l'expliqua jamais, l'idée qu'il fallait quelqu'un pour l'enterrer la retint. Elle marcha lentement vers la porte,
l'ouvrit. Trois hommes en civil la saluèrent respectueusement. Ils
paraissaient tous trois le même âge. Quand l'un d'eux, un peu surexcité, demanda après son frère, elle ne répondit pas. Elle aurait voulu se battre contre eux, mais ne les regarda pas et descendit les marches, une à une, d'une démarche saccadée comme un enfant jouant au soldat. Les trois hommes la suivirent un petit moment, puis la doublèrent en courant. Lorsqu'elle fut dans la rue, ils étaient déjà là, entourant le corps qui semblait intact, détendu. Seul, un léger filet de sang sortait d'une narine et s'écoulait sur une feuille collée à sa lèvre, signalait le drame. L'un des trois hommes avait pris la tête du mourant dans ses bras et en caressait les cheveux. Il parlait à son frère avec une voix douce, amicale, l'appelait par son prénom. Elle en fut déroutée. Un deuxième, la voix rauque, parla : « Pourquoi as-tu fait cela, pourquoi ? ~
Le regard étonné du moribond se posa lentement sur les trois hommes et la tête essaya de bouger. Celui qui la tenait l'en empêcha :

 

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— Non, ne bouge pas. Oui, c'est nous. Nous sommes venus te dire que tous les démarcheurs sont arrêtés ou chassés de la ville avec leurs amis les notables. La ville est libre.
Le blessé articula dans une grimace :
— Et le monstre ?
— I1 a disparu avec eux. Tu sais, il n'existait pas, c'était eux. Nous aurions pu depuis longtemps éviter ce qui nous est arrivé. Mais la peur... Les lèvres du blessé remuèrent. Il poussa avec sa langue le sang qui pénétrait sa bouche et réussit à dire :
— J'ai eu peur, oui... la voiture de police... Tortures... J'ai eu peur...
I1 voulait en dire davantage et expliquer à ses camarades qu'il venait de trouver deux importantes réponses à ses nombreuses questions d'homme. La première concernait la mort: elle était effrayante dans sa simplicité et bien souvent, comme dans son cas, ne réglait aucun problème. La seconde réponse, qu'il percevait tardivement, avait trait aux monstres. Ils n'étaient que le produit de nos imaginations malades de peur. La peur est leur alliée.
Quand un homme tue en lui la peur, il anéantit du même coup les monstres. C'est en s'éveillant le matin que l'on chasse l’oppression des cauchemars. Si la ville avait appliqué cette règle... I1 mourut sans avoir livré ses réflexions, ignorant la présence de sa soeur à ses côtés. Elle était restée un peu à l'écart et reçut une pénible sensation au coeur comme si elle était veuve pour la seconde fois. Ce qui se passait là, sous ses yeux, entre ces trois hommes et son frère, était si réel qu'elle se sentit frustrée. Son frère et les hommes se libéraient de la peur. Ils en étaient même débarrassés. Mais elle, à partir de cet instant, dans sa solitude, elle allait la rencontrer tous les jours, toutes les nuits.
Elle s'agenouilla et dit aux trois hommes :
— Pourquoi meurt-il ? I1 n'était pourtant pas la conscience du monde ?...
Elle ne vit pas celui qui répondit, mais sa voix était neutre, comme s'il ne s'adressait pas à elle, mais à d'autres, au-delà d'elle, plus nombreux :
— Peut-être non, mais qui put expliquer où est la conscience du monde ?
Qui nous dira où elle commence ? Qu'importe s'il n'était pas la conscience du monde, il ne le souhaitait pas d'ailleurs. En faire partie un tout petit peu, en assumer une petite partie, c'était tout.
La soeur resta agenouillée devant les feuilles mortes écrasées par le corps de son frère, bien longtemps après qu'on l'eut enlevé.

Djilali Kadid, Effigie, huile sur toile, 1992 (65 x 50)
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